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Ma mémoire commence avant ma naissance. Je ressens encore aujourd'hui la sensation de trou d’air de l'avion qui ramenait ma mère de sa longue et triste lune de miel au cours de laquelle j'ai été conçue. Une lune de miel comme cela, on en trouve seulement dans les pièces d'Albee ou de Tennessee Williams. Ce qui ne m’étonne pas trop car j'ai l'intime conviction que, amoureux comme il l’était de la littérature américaine, mon père a fait de sa vie un roman. Le problème c'est que le personnage choisi pour figurer la victime a été ma mère. Et en conséquence, nous, ses deux enfants.
Louis Adams est né dans une famille juive d’origine austro-hongroise qui, comme tant d’autres, immigra après la Première Guerre mondiale aux Etats-Unis et s’installa dans le quartier de Brooklyn à New York. Je sais peu de choses concernant ma famille paternelle si ce n’est que mon oncle Jonathan, aujourd'hui décédé, était un médecin biologiste de renom, PhD, professeur de Génétique Moléculaire et de Pédiatrie au Albert Einstein College of Medicine, Editeur-en-chef d’une importante revue scientifique et fondateur de la Société internationale de Cytogénétique et Génome. Ma tante est psychanalyste et je pense qu’elle est toujours vivante. Louis Adams, mon père, a fait des études de Lettres et, lorsque débuta la Seconde Guerre mondiale, il fut appelé, comme des milliers d’autres jeunes hommes, à servir sous les drapeaux. Comme officier Major (commandant en chef) sous les ordres directs du Général Eisenhower, entre autres exploits, il débarqua en Normandie, fut blessé, traversa la France en direction de la Bavière, périple au cours duquel il tua de nombreux Allemands. Finalement, ayant fait fusiller le général qui tenait la place de Garmisch-Partenkirchen, il devint lui-même gouverneur de cette région militaire.
Mon père, juif, fut donc gouverneur militaire de la Bavière avant de rentrer à Brooklyn avec un tableau, un chien et une malle que j’ai connus. Le tableau le représentait en gouverneur militaire : il s’était fait peindre sur le portrait même de l’officier nazi qu’il avait arrêté et fait fusillé (au dos de la toile on pouvait encore voir une croix gammée). Dans cette peinture qui imitait la peinture académique allemande du 19ème siècle, Louis Adams était habillé avec son uniforme de major et tenait son fusil avec cette expression bonapartiste qui nous était si familiale. En fin de compte, par les photos que j’ai vues et par ce qui nous est raconté jusqu’à aujourd’hui par quelques amis de la famille comme le fameux éditeur, écrivain et théâtrologue Isaac Gainsborough, mon père, physiquement, était un mixte de Napoléon Bonaparte, Orson Welles et Marlon Brando. Et, en plus, son corps avantageux exhibait, non pas un tatouage, mais les cicatrices de la grenade qui avait éclaté dans son dos. Je ne suis pas surprise que ma mère, Gica, à 18 ans, soit tombée éperdument amoureuse de lui.
Au-delà du tableau, le chien et la malle sont également remarquables. La malle contenait les armes à feu, épées, poignards de tous les soldats et officiers que Louis Adams avait tués. Le chien, un berger allemand qui s’appelait Wotan - le nom du dieu nordique dont Wagner fit le protagoniste de La Walkyrie - fut le compagnon adoré de ma petite enfance. Moi, petite fille juive, tout en vivant entre deux familles rescapées de la Shoa – dont une se vouait à une collection d’art, à la création et à l’intellect – j’ai eu comme animal de compagnie un chien allemand au nom wagnérien qui avait appartenu à un général nazi tué par mon propre père en Bavière. Et tout cela, au Brésil.
Ainsi comprendrez-vous que tout ce j’allais vivre par la suite ne pouvait pas être banal. Et ne le fut pas. C’est la raison d’être de ces mémoires.